Projet d’un centre pour doper la construction en terre crue
Le secteur du bâti se trouve à un carrefour où innovation et durabilité doivent converger pour répondre aux enjeux contemporains. Avec l’évolution des pratiques constructives, une attention croissante est portée à l’impact environnemental, notamment dans l’usage des matériaux et la gestion des ressources. Deux jeunes architectes ont imaginé un projet innovant.

Cette prise de conscience appelle à réinventer la conception architecturale en s’appuyant sur des ressources locales et en intégrant pleinement les caractéristiques naturelles des territoires. En ce sens, le matériau terre crue se profile comme une solution particulièrement intéressante. Le pisé suscite un intérêt croissant en Suisse, malgré une culture limitée autour de ce matériau. Pourtant, le passé suisse témoigne d’une utilisation historique de la terre crue, démontrant son potentiel pour des projets contemporains. Les qualités écologiques, physiques et hygrothermiques du pisé en font un matériau de choix pour répondre aux défis actuels en matière de durabilité et d’efficacité énergétique.

Un travail académique
Dans le cadre d’un travail académique réalisé à l’EPFL en 2023-2024, deux étudiantes ont exploré le thème de la terre crue dans le contexte helvétique, questionnant son application contemporaine face aux enjeux actuels. Encadrée par un groupe de suivi composé du Prof. Emmanuel Rey, de la Prof. Marilyne Andersen et de Clément Cattin, le projet met en lumière les potentiels et opportunités de la terre crue en Suisse. Le projet de Master est constitué d’un travail d’investigation appelé énoncé théorique et d’un projet architectural découlant de celuici. La démarche prend en compte diverses thématiques liées en particulier à la durabilité, à la transition urbaine et à la qualité architecturale.
Un matériau abondant
La terre crue est un matériau omniprésent à travers le monde et constitue la matière première des habitations pour près de la moitié de la population mondiale. (1) Elle est constituée d’un mélange de plusieurs grains de différentes tailles et a donné naissance à plusieurs techniques. En effet, les proportions et compositions du mélange étant différentes pour chaque partie de la planète, les bâtisseurs ont adapté leurs modes de construction à la ressource qu’ils avaient sous leurs pieds. Cependant, l’argile est présente dans chaque technique car, avec l’eau, elle sert de liant. Parmi les techniques les plus répandues à travers le monde, on en compte cinq: le pisé, la bauge, l’adobe, la brique de terre compressée et le torchis. Le projet s’est concentré sur la technique du pisé, une méthode adaptée au territoire suisse grâce à ses liens avec la géologie, l’histoire et ses potentialités architecturales.
Ce matériau compte plusieurs avantages dont sa recyclabilité, son empreinte carbone faible, son abondance ou encore ses capacités thermiques et hygrothermiques. En effet, en fin de vie d’un bâtiment, la terre non traitée peut être réutilisée pour construire une nouvelle structure ou retourner simplement au sol. De plus, les émissions de gaz à effet de serre sont réduites grâce à la diminution du processus de fabrication et du transport si la terre est locale voire prise directement sur le chantier. D’autres atouts sont ses propriétés physiques et thermiques. Agissant comme une masse thermique, les murs en terre crue limitent la surchauffe et amortissent les écarts de températures entre la nuit et le jour. Enfin, sa compatibilité avec la préfabrication répond aux contraintes des chantiers actuels représentant une véritable opportunité pour intégrer les techniques de constructions traditionnelles dans un contexte contemporain.
À ce stade, trouver une logique quant à l’utilisation de ce matériau en Suisse semble intelligent. Il est alors légitime de se demander: «Quelle est la pertinence de la construction en pisé sur le territoire suisse?»

Une question de territoire
La première partie du projet, l’énoncé théorique, se concentre sur la compréhension du matériau terre et de la pertinence de la construction en terre crue en Suisse. L’approche du travail repose sur une vision centrée sur l’analyse cartographique afin d’identifier des lieux favorables à l’utilisation de ce matériau et les techniques adaptées.
Pour déterminer un lieu de projet emblématique des possibilités du matériau, les conditions territoriales judicieuses pour la construction en terre crue ont été cartographiées à l’échelle Suisse. Cinq ont été admises. La première condition prend en compte le type de terre. En effet, le projet part du principe que la construction repose sur l’utilisation de la terre locale. Celle-ci doit être composée d’une terre équilibrée et contenir de l’argile. Ensuite, les précipitations annuelles et les rafales de vent ont été cartographiées car les bâtiments en terre sont sensibles aux intempéries. La quatrième condition sélectionne les zones sismiques les moins à risque en Suisse car la terre crue ne reprend pas les forces de traction. Finalement, la dernière condition prend en compte les espaces à caractère urbains et leur desserte. En effet, l’idée est de continuer à densifier les villes et de construire dans des lieux connectés et accessibles en transports publics. Ainsi, la superposition de ces conditions a permis de produire une carte mettant en évidence les lieux d’intersections favorables à la construction en terre crue en Suisse selon les critères choisis par les étudiantes. Il en ressort une prédominance de lieux situés dans le plateau suisse, principalement autour de grandes villes et de leurs environs, telles que Genève et Lausanne en Suisse romande, ainsi que Berne, Zurich et Saint-Gall en Suisse alémanique.

Un site à Préverenges
À partir d’un point d’intersection contenant les cinq conditions issues de la première phase du travail, un site a été sélectionné pour un projet architectural. L’objectif est d’imaginer un espace où la terre locale, notamment à travers l’utilisation de la terre crue préfabriquée, devient un matériau central, et où les bâtiments existants et les infrastructures sont réutilisés. Pour répondre au manque d’infrastructure lié à la construction en terre en Suisse romande, les étudiantes ont conçu un projet intégrant l’existant, avec l’ambition de transformer un site industriel en un pôle dédié à la terre crue.
Le projet retenu dans cette approche d’ordre académique est implanté à Préverenges, le long d’une route cantonale. Ce site, localisé à l’un des points d’intersections identifiés, se distingue par la présence historique de deux anciennes briqueteries, aujourd’hui détruites et remplacées.
Le nouveau complexe dédié à la terre crue repose sur trois pôles principaux: la production, la formation et un espace public. Situé entre un site industriel et un quartier résidentiel, il s’inscrit comme une strate constituant le lien entre ces deux environnements. Le projet prévoit la conservation et la réhabilitation d’un bâtiment de production existant pour répondre aux besoins du nouveau programme, ainsi que la construction de deux nouveaux bâtiments: un centre de formation situé au sud du site et un espace destiné aux habitants et au personnel du quartier, localisé au nord.
L’objectif est de transformer une halle industrielle des années 1970 en un lieu de production d’éléments préfabriqués en pisé, en utilisant les terres de chantier locales. La halle est réorganisée en quatre espaces distincts: une cour pour les matériaux, une extension pour le stockage des terres, un espace dédié au damage de la terre et une zone de stockage pour les éléments finis. Les façades sont rénovées afin d’améliorer l’isolation thermique et acoustique, en adoptant un revêtement en bois, tandis que les nouvelles structures sont conçues en bois ou en pisé. Le centre de formation est tourné vers l’apprentissage des techniques de construction en terre crue et y accueille des salles de conférences, des salles de classes et un espace d’exposition. Il est implanté le long de la route cantonale et comprend deux bâtiments: l’un regroupe les espaces dédiés à la formation théorique, et l’autre est une halle d’expérimentation pour les exercices pratiques liés à la terre crue.
Chaque matériau utilisé est sélectionné pour sa durabilité et son faible impact environnemental. Par exemple, le pisé, intégré sous forme de murs Trombe, permet une régulation naturelle de la température intérieure, réduisant ainsi les besoins énergétiques. Les murs en pisé, non stabilisés, sont fabriqués à partir de terres issues du site même, et le béton n’est employé que là où cela est strictement nécessaire, minimisant ainsi l’empreinte écologique et favorisant une conception bas carbone.
Le projet comprend également un bâtiment ouvert au public et un parc accessible via un chemin arboré. Ce bâtiment sur deux étages est conçu pour les collaborateurs, étudiants et habitants du quartier. Le rez-de-chaussée abrite une cafétéria en self-service avec des volumes en pisé pour les services, tandis que le premier étage, modulable, offre des espaces de détente, un bar et des zones de travail répondant aux besoins du quartier. La façade sud intègre également un mur Trombe pour réguler la température, et le bâtiment s’ouvre sur un parc structuré en strates qui s’intègre dans les courbes de niveau existantes. Ce parc inclut la renaturation de la rivière du Bief et propose des espaces publics verts, tels que des jeux, des jardins potagers et des zones de détente, contribuant à la biodiversité et à la résilience écologique de ce lieu.
En réponse aux défis de la neutralité carbone, ce projet vise à générer une valeur environnementale, sociale et économique. Il prévoit la création d’emplois locaux et la formation de professionnels de la construction aux techniques durables, redirigeant ainsi les métiers vers des pratiques plus respectueuses de l’environnement. Il s’attache également à offrir une sensibilisation à un public élargi sur les pratiques de construction bas carbone et à promouvoir des modes de vie durables. Le projet est conçu comme un ensemble cohérent, en plan et en coupe, prenant en compte chaque détail, du territoire au bâtiment. Il vise à imaginer les potentiels qu’offrirait un tel pôle de promotion du pisé et à ouvrir le champ des réflexions parmi les acteurs du secteur de la construction.

La terre crue un matériau d'avenir?
Le pisé, bien que difficile à mettre en oeuvre, offre des solutions prometteuses grâce à la préfabrication et à l’industrialisation. De plus, ce matériau se trouve en abondance et est riche en qualités; thermiques, utilisés pour le chauffage ou le refroidissement par des murs Trombe, hygrothermiques, apportant confort dans les pièces de vie, acoustiques, dans les espaces à fortes nuisances, structurelles, associé au béton et esthétiques, offrant des qualités spatiales intéressantes. En somme, c’est un matériau sensible qui nécessite une compréhension précise de son utilisation en fonction du lieu et des contraintes constructives. Dans ce sens, l’intérêt des recherches académiques en cours et des constructions contemporaines exemplaires est d’encourager la recherche d’alternatives et de contribuer à stimuler l’intérêt des décideurs et des spécialistes de la construction à s’engager dans ce type de réalisation.
Joana Dias Pinto et Melinda Papi
(1)Anger, Romain, Laetitia Fontaine, Patrice Doat, Hugo Houben et Henri VanDamme. Bâtir en terre. Paris: BELIN LITTERATURE ET REVUES, 2009, 14.